Louise Erdrich brise le silence

dans le silence du ventcoup de coeurLes romans de Louise Erdrich sont de ceux qui vous frappent à l’estomac et vous laisse un bleu à l’âme longtemps après. Ils sont une main qui tantôt caresse, tantôt frappe, ils sont forts et doux, tortueux et directs, nourris par la colère du peuple Amérindien, de ses blessures, d’une Histoire douloureuse, mais aussi d’une culture riche, vivante, foisonnante. Héritière d’une tradition orale ancestrale, la littérature de Louise Erdrich réveille pour nos yeux l’âme d’une Amérique qui existait bien avant l’arrivée des premiers colons. Son dernier roman, Dans le silence du vent, qui a reçu l’an dernier le prestigieux National Book Award, est certainement l’un des plus forts d’une auteure déjà comparée à William Faulkner, Toni Morrison et Gabriel Garcia Marquez.

Louise Erdrich est aujourd’hui l’une des plus grande voix de la Renaissance Amérindienne, mouvement littéraire apparu dès 1969 aux Etats-Unis (je ne vous en dis pas plus, je prépare un article sur ce mouvement et sur le génocide amérindien pour le blog culturel Sodome & Gomorrhe), mouvement qui compte également dans ses rangs des écrivains comme James Welch et Sherman Alexie, également publiés dans l’excellente collection « Terres d’Amérique » chez Albin-Michel. Louise Erdrich est l’auteure de romans aujourd’hui incontournables dans la littérature américaine, tels que Love Medicine, La chorale des maîtres bouchers, Le jeu des ombres, mais également de nouvelles fortes, réunies dans le recueil La décapotable rouge, paru en 2012, et dont un deuxième tome est attendu chez Albin-Michel sous peu. Dans ses romans, elle explore la question de l’identité amérindienne, de cette culture que l’on croit morte et que l’occident et une bonne partie de l’Amérique blanche voudraient bien voir disparaître.

Dans le silence du vent n’échappe pas à la règle. Joe, treize ans, vit avec ses parents dans une réserve indienne du Dakota du Nord. Un jour, un jour normal, sa mère se fait violer. Il enquêtera alors lui-même pour trouver le coupable. Ce bouleversement questionne la notion de justice. Partant de (nombreux) faits divers réels, Louise Erdrich s’appuie sur un rapport terrifiant d’Amnesty International intitulé « Le Labyrinthe de l’injustice » et qui fait état de statistiques graves : une femme amérindienne sur trois sera violée au cours de sa vie (chiffre certainement supérieur, toutes les femmes ne signalent pas leur agression), 86 pour cent de ces viols sont commis par des hommes non amérindiens, et la grande majorité d’entre eux ne sont jamais inquiétés. Ainsi, le viol de la mère de Joe par un blanc dans la maison ronde (The Round House est le titre original du roman), lieu de cérémonie pour les indiens de la réserve, est le symbole même du génocide amérindien, de la tentative constante de faire disparaître une culture ancestrale, la faire passer pour morte, afin d’achever un ethnocide débuté au XVIe siècle.

Ce roman est imprégné de cette culture amérindienne, et d’abord par le style. Dans la continuité des traditions orales des indiens d’Amériques, Louise Erdrich impose un style où paroles, pensées et narration sont entremêlées, sans tiret pour les dialogues ni guillemets. Ensuite, l’imagerie développée à travers les métaphores (nombreuses), les comparaisons, offrent une vision panthéiste de la nature et du monde, évoquant les esprits de la nature, ceux des ancêtres ; les animaux ont également une grande importance dans le livre, et une grande force symbolique : le terrain sur lequel est installée la réserve est infesté de tiques, évoquant la déportation amérindienne du XIXe siècle, quand les indiens, principalement installés à l’est, furent sommés de s’assimiler, ou de partir s’installer dans des réserves situées à l’ouest du pays, dans des terres impropres à l’agriculture voire carrément désertiques. Enfin, ce livre donne la part belle aux légendes et aux contes, qui accompagnent le personnage dans sa quête de justice – ou de vengeance – rappelant ci et là des bribes d’une Histoire douloureuse, et les plaies de tout un peuple, meurtri, certes, mais toujours combatif.

Ce roman est un cri, un magnifique cri de colère et d’indignation, un cri de révolte contre l’oubli et l’abandon. D’une force littéraire incroyable, remarquablement construit, mené par une plume virtuose, Dans le silence du vent laisse un goût amer après la lecture. Mais il ravive aussi la flamme d’une culture riche et plus vivante que jamais – quoiqu’on en dise.

Dans le silence du vent, Louise Erdrich, Albin-Michel, 22€50 (Commander avec -5% sur leslibraires.fr)

Malakoda

Pour aller plus loin :

Puisqu’Albin Michel est vraisemblablement mal à l’aise avec les notions de génocide amérindien et avec l’Histoire de ce peuple (aucune mention à ce combat sur la quatrième de couverture, sur le site web, et la vidéo d’interview de l’auteur présentée sur le site est une version habilement tronquée d’un entretient de trente minutes, évacuant ainsi tout sujet problématique, tout cela pour une raison que j’ignore), voici quelques liens pour aller plus loin :

– Page de l’American Indian Movement pour la défense de Leonard Peltier, prisonnier politique amérindien détenu depuis 38 ans, ce qui en fait le plus vieux prisonnier politique au monde selon Amnesty International. http://www.aimovement.org/peltier/index.html

– Article de fond sur la réalité sociale des Amérindiens aujourd’hui aux USA. http://www.marianne.net/obj-washington/Indiens-d-Amerique-un-genocide-tranquille-et-presqu-acheve_a40.html

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2 réflexions sur “Louise Erdrich brise le silence

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