L’appel du coucou : J.K. Rowling sous couverture

galbraithBrillant !Je suis un véritable amoureux de polar. En général, j’aime bien le polar à l’ancienne, le polar tendance Thierry Jonquet ou Fred Vargas, avec ce bon vieux personnage de détective très singulier, ses lumières, ses démons, cette ambiance mouillée de la pluie et de la lumière des lampadaires, la ville et ses coins sombres… Et puis ce morceau de Jazz que j’entends toujours, à la Nestor Burma, ce sax mélancolique dont la musique s’écoule sur le pelage d’un chat de gouttière… Polar. La tendance sociale, aussi, à expliquer le crime, non par la méchanceté pure, mais par la vie et l’usure. Seulement ces derniers temps, le polar a cédé à la tendance très américaine du thriller. Le thriller, c’est un peu de polar, pas mal de sang, et si dedans vous arrivez à mettre une secte satanique et des sacrifices humains, vous gagnez le jackpot. Je ne jette la pierre à personne, il m’arrive d’en lire, c’est fun, c’est dégoûtant, ça fait un peu peur, bref : c’est distrayant. Mais ça devenait stupide. Une sorte de mimétisme : tout le monde écrivait son thriller. Alors quand j’ai entendu que J.K Rowling, sous le pseudonyme de Robert Galbraith, avait écrit un polar « à l’ancienne » acclamé par la critique, et bien, j’ai sauté dessus.

D’abord, un rappel des faits, indispensable pour une enquête. L’été dernier, le premier roman d’un ancien flic à la retraite du nom de Robert Galbraith sort chez Sphere, au Royaume-Uni. Le livre ne se vend pas tant que ça, mais les critiques sont dithyrambiques. On compare l’ouvrage à l’œuvre d’Agatha Christie et de Chandler. Rien que ça. Bon, à cela on peut répondre sur la légère tendance des Anglo-Saxons à abuser des superlatifs. Et puis, un ancien flic à la retraite devenu auteur de polar doté d’un tel talent, ça sentait un peu le canular. Quelqu’un a évoqué l’idée d’un « grand auteur » caché derrière un pseudonyme, tellement le livre était bon. Bingo. Peu de temps après, le Sunday Times dévoile la véritable identité de Robert Galbraith, et c’est une surprise, puisqu’il s’agit de J.K. Rowling en personne. Le jour même, les ventes explosent de 107 000 % sur Amazon, et il devient rapidement introuvable. Réimprimé, le livre a pu arriver jusqu’à ma boîte aux lettres, et jusqu’à celle de Grasset qui le publie le 6 Novembre en français.

Cormoran Strike et un vétéran de la guerre d’Afghanistan. Ancien membre de la police militaire, il est fauché, il lui manque une jambe, et il vient de se faire larguer. Il est détective privé, et les affaires ne vont pas fort. Quand Robin, jeune intérimaire tout juste fiancée vient frapper à sa porte en tant que nouvelle secrétaire, il n’ose pas la renvoyer, même s’il n’a pas l’argent pour payer l’agence, de toute manière, ça ne peut pas être pire. Le même jour, un client. Le frère bien né (et potentiellement riche) d’un mannequin morte il y a trois mois ne croit pas à la thèse du suicide, il paye bien, Cormoran Strike accepte l’affaire. Avec Robin, il va enquêter sur la vie pas si glamour de Lula Landry, modèle star déchue.

Le polar à l’ancienne. L’enquête basée sur des suppositions, des indices qui se recoupent, le détail au détour d’un dialogue, des témoignages discordants… Et un vrai personnage de détective, singulier, avec son petit carnet et son humour froid, assez torturé pour être vraiment intéressant. Point de miracle informatique, de sauvetage de la planète entière en moins de vingt-quatre heures, point de secte ni de meurtre rituel, point de tueur en série. Un polar. Une enquête, et bien évidemment – nous sommes dans un livre de Rowling – une satire sociale.

Une satire sociale à plusieurs niveaux, mais qui reste cristallisée autour du personnage de Lula. Dès le début, la critique du système médiatique est très présente, dans une critique plus globale de l’absurdité de la célébrité. Célèbre pourquoi ? Parce que les journalistes en parlent. Pourquoi en parlent-ils ? Parce que ce sont des gens célèbres. Rowling évoque aussi les cicatrices derrière le maquillage, les paillettes et le glamour. La drogue, la solitude, les relations amoureuses tumultueuses parce que surveillées constamment, les médicaments pour sourire face à l’objectif et supporter cette vie artificielle où les rapports humains sont rares, d’autant plus qu’il ne faut surtout pas se mêler aux basses classes : ce sont des drogués, des pauvres qui n’en veulent qu’à leur argent, des gens stupides qui font des boulots stupides. Et ce n’est pas Cormoran Strike, fils bâtard d’une rock star un peu volage qui pourra contredire ce constat : les classes ne se mélangent pas.

C’est à partir de ce constat que Lula, mannequin métisse adoptée par une famille de riches anglais blancs et bien nés, se questionne sur ses origines. Quelle est sa culture ? La culture européenne, britannique ? L’Afrique, dont elle semble être tombée amoureuse ? Consciente d’être star grâce à la couleur de sa peau, elle se questionne sur sa véritable place. Sur l’utilisation que l’on a fait de sa couleur de peau, de son métissage. Un produit marketing.

L’écriture est, là encore, une réussite. Le style Rowling, précis, souvent sarcastique, pince sans rire, référencé, se fait plus tranchant quand il passe à l’argot dans des dialogues maîtrisés de bout en bout. Preuve que Rowling sait écrire aussi sous couverture, et qu’elle peut, en toute impunité, commettre un polar. Elle ne sera pas, assurez-vous, poursuivi pour ce crime – il est assez agréable – le début d’une longue série.

Votre serviteur,

Malakoda

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2 réflexions sur “L’appel du coucou : J.K. Rowling sous couverture

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