Docteur Sleep : Stephen King réveille « le Shining »

doctor sleepBrillant !Plus de trente-cinq ans d’attente. Enfin, pas pour moi, bien entendu, je ne suis pas assez âgé (ne me foudroyez pas) pour avoir lu la première édition de Shining, roman culte, classique de la littérature fantastique, classique du cinéma, également, par l’adaptation pourtant très controversée qu’a réalisé Stanley Kubrick. Autant vous dire que c’est un peu comme si, au hasard, Bram Stocker revenait d’entre les morts pour donner une suite à son Dracula, et éviter à son arrière-petit-neveu Dacre Stoker d’accoucher de ce truc mou et plat – du sous-Twilight sous amphet – qu’il a osé nommer Dracula l’immortel. Mais je m’égare. Et au vu de la teneur de ses derniers livres, j’étais plutôt optimiste. Cellulaire avait été une nuit d’effroi, Dôme (dont l’adaptation télévisée est actuellement diffusée sur M6 – lisez quand même le livre, bande de feignasses) avait été le troisième plus gros choc littéraire de ma vie (numéro un : Proust. Numéro deux : Givre et sang, de John Cowper Powys), au point que j’ai même failli ne pas le terminer tellement me terrifiait cette angoissante chronique de la montée du fascisme, et Nuit noire, étoiles mortes un plaisir intense : quatre nouvelles virtuoses sur la vengeance et la culpabilité. Stephen King, dans une telle verve, écrire la suite de Shining, la nouvelle ne pouvait pas plus m’enchanter.

En général, quand les critiques commencent comme ça, c’est qu’il y a quelque chose comme un coup de massue qui vient juste après. Et bien même pas. Après lecture de Docteur Sleep (en anglais, plaisir nouveau, dans une magnifique édition reliée – nouvelle passion qui fait hurler de rage mon banquier), je n’ai absolument aucun mot à retirer.

Le roman commence quelques années seulement après les évènements de Shining. Daniel Torrance, neuf ans, vit seul avec sa mère, Wendy, et tous deux se remettent doucement du traumatisme vécu à l’hotel Overlook. La vie passe sans incident jusqu’à ce que Daniel revoie un des fantômes de l’Overlook, le pire, sans doute, celui de la chambre 217, une femme dont le cadavre en décomposition lui veut plus ou moins du mal. Ellipse. On retrouve Dan des années plus tard, seul – Wendy est morte – se réveillant aux côtés d’une jeune fille qu’il ne reconnaît pas, lendemain de cuite, dans un appartement où la coke traine sur la table, et où un enfant attend que sa mère, ivre-morte, s’occupe de lui. Dan, qui traîne son alcoolisme depuis quelques années déjà, s’en va en dépouillant la jeune fille de 70 dollars pour s’acheter de l’alcool, laissant l’enfant seul avec sa mère encore endormie. Ellipse. Après quelques autres années d’errance, il arrive dans le New Hampshire où la petite communauté de Frazier lui trouve une place – un travail dans un hospice, où il aide les morts à « partir » grâce à son « shining », et une place aux Alcooliques Anonymes. Il s’apprête alors à rencontrer Abra, une jeune fille qui détient le même pouvoir que lui, et la prend sous son aile afin de la protéger des True Knot, un groupe de vagabonds plus ou moins vampires.

Bien sûr, l’alcoolisme, la culpabilité, la responsabilité sont les thèmes principaux de ce roman. Suite parfaite à Shining, dans laquelle Dan hérite de la mauvaise habitude de son père, l’alcool, parce qu’il n’a pas réglé ses comptes avec son passé, et pour cause : il y a ces fantômes qui viennent le hanter, ces mauvais souvenirs qui reviennent et qu’il veut oublier. Le tournant est ce chapitre poisseux, oppressant, où Dan se réveille dans un appartement qu’il ne connaît pas, pique soixante-dix dollars à une jeune mère célibataire – pense-t-il – en laissant un gosse seul, tout juste a-t-il pris la peine de mettre la coke hors d’atteinte. On ressent alors tout le dégoût de soi, l’addiction, ce besoin maladif de s’échapper, à peine levé qu’il lui faut boire, boire jusqu’à l’oubli même de sa propre existence.

Des années plus tard, il apprend que le gosse a été tué par son oncle. La culpabilité se fait alors insoutenable. La honte est insupportable, au point qu’il s’apprête à briser son sevrage. Cette honte, il tente de la soigner dans son travail à l’hospice, où il aide les mort à « passer » – ce sont ses mots. Puis il prendra Abra sous son aile, apprenant la responsabilité d’enseigner, de transmettre, et de protéger, aussi, contre ces vampires vagabonds.

Chez Stephen King, l’élément fantastique est toujours une manière de confronter ses personnages – et assez souvent la société – à quelque chose qu’ils ne comprennent pas, et qu’ils ne peuvent même pas nommer. Le pouvoir de Dan est appelé « Shining ». Pourquoi ? Parce que la grand-mère de son mentor trouvait que ça allait avec l’idée. Mais Abra, elle l’appelle son « truc ». Les True Knot, que sont-ils ? Des vampires ? Le mot est lâché prudemment, et le verdict n’est pas définitif. Finalement, ils sont confrontés à l’indicible. Là où les mots ne suffisent pas. Cet élément fantastique insufflé à l’histoire, Stephen King s’en sert pour déclencher des mécanismes chez ses personnages. L’apparition des True Knot va rendre Dan plus responsable – responsable de la jeune Abra, d’une certaine manière, en lui enseignant ce qu’il sait et en tentant de la protéger – comme le dôme de Chester’s Mill provoque la montée du fascisme. Stephen King est comme un savant fou qui observe de haut ses personnages s’agiter quand il les confronte à l’incompréhensible.

L’écriture est époustouflante. Le style Stephen King, c’est cet anglais américain très américain (bien sûr), presque oral, empreint d’expressions populaires et de nombreux jeux de mots. Autant vous dire que si vous n’êtes pas familier avec l’anglais américain, lisez-le en français, il est plutôt bien traduit. C’est cette écriture qui fait vibrer le livre, de son audace, de sa langue nerveuse, gouailleuse parfois, et qui rend les personnages si vivants. Docteur Sleep est, encore une fois, un chef d’œuvre, le dernier – pour l’instant – d’une très longue série, par un maître des lettres américaines.

Votre serviteur,

Malakoda

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